Procrastination, le symptôme d’une génération ?

procrastination

La procrastination est un mot qui habite de plus en plus les discours de ces dernières années. Il s’agit d’ailleurs d’une thématique qui devient récurrente dans les études sociologiques, psychologiques, etc. Serait-ce un des symptômes de notre monde actuel ? J’ai eu la chance de réfléchir à ce sujet lors d’une émission de radio : La Grande Question sur NeedRadio.

Personnellement, quand je pense procrastination, je revois le personnage d’une de mes bandes dessinées préférées : Gaston Lagaffe. Cet employé de journal qui passe la plus grande partie de son temps à éviter de travailler et remplit son temps à honorer son nom de famille, c’est-à-dire gaffer. Enfin, tout cela dépend bien évidemment du point de vue car nous ne pouvons pas contester l’imagination débordante de ce cher Gaston !

Comment définir ce concept ?

La définition la plus commune est l’action de reporter, de remettre à plus tard ce qui pourrait être fait le moment même.

En fonction des psychologues et de leurs courants de pensées, certains perçoivent ce acte de non faire comme pathologique, d’autres plutôt d’un point de vue symptomatique. La différence entre les deux est que la point de vue pathologique définit la procrastination comme étant une « maladie », l’approche symptomatique exprime davantage l’idée qu’elle est l’une des manifestations d’une cause « cachée », un conflit « latent ». C’est l’image de l’iceberg : la partie émergée = le symptôme, la partie immergée = la cause. Evidemment, en fonction de comment nous appréhendons la procrastination, notre manière de la prendre en charge va différer.

Procrastination : un symptôme de notre société ?

Je me pose vraiment la question de comment vient s’inscrire la procrastination dans notre société. Il y a encore quelques années, je n’ai pas l’impression que ce mot était aussi souvent utilisé. Nous parlions de flemme, d’avoir un poil dans la main. J’ai pu observé la familiarisation de ce mot à travers les réseaux sociaux. J’en viens donc à me demander : quelle place ces derniers ont-ils sur notre capacité à faire ou à ne pas faire ? 

La réponse qui est venue faire pop dans ma tête est que les réseaux sociaux remplissent. Que remplissent-ils ? Un vide ? Parfois, oui, ils remplissent un vide. Ils donnent l’illusion qu’il y a toujours quelqu’un de disponible avec lequel nous pouvons discuter, ils sont un monde sans limite car nous pouvons scroller sans fin sur notre fil d’actualité Facebook ou Instagram. Nous nous sentons comme aspirer par cet univers d’images. Du fait de cette immensité, nous pouvons perdre la notion du temps et repousser ce que nous avons à faire : vivre ! Bien sûr, vivre sa vie n’est pas un monde de Bisounours. Nous y rencontrons des contraintes, certaines obligations – et ce, de plus en plus lorsque nous sommes adultes (les joies des démarches administratives, des impôts, etc.).

À d’autres moments, les réseaux sociaux viennent prendre la place de ce que nous aurions pu faire avant leur apparition : lire un livre, rencontrer des amis dans la vraie vie, se promener, etc. Ils ont tendance à rendre le sujet un peu passif et spectateur finalement.

Un autre fauteur de trouble dans l’équation procrastination est Netflix ! L’idée de cette plateforme est géniale. Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas, il s’agit d’une plateforme sur laquelle nous pouvons visionner un nombre phénoménal de séries télévisées, de reportages, etc. Le problème qui apparait souvent avec Netflix est cette impossibilité à arrêter. Nous regardons un épisode, un deuxième et nous sommes tellement tenus en haleine que cela demande un véritable effort, une grande discipline de l’esprit que de sortir de ce monde parallèle et de se replonger dans notre réalité.

Procrastination : vision occidentale versus vision orientale

J’avais envie d’aborder la question de la procrastination avec deux points de vue : celui de la société dans laquelle je vis et celui d’une approche plus spirituelle que je nourris de diverses disciplines pendant mon temps libre et qui enrichie mon approche de la psychologie.

Lorsqu’en Occident nous parlons procrastination, ce « rien faire » n’est pas « normal » pour notre société capitaliste, consommatrice, visant toujours plus de performance. Celui qui reporte à demain se doit de culpabiliser de ne pas être aussi efficace que son voisin ! Finalement, nous sommes dans une vision négative et dévalorisante mais aussi de manque/ce qui fait défaut (manque de motivation, de volonté, etc.) du sujet. Finalement, le sujet ne fait rien mais fait quand même quelque chose (réseaux sociaux, Netflix) qui vient remplir ce rien. Est-ce que cela vient alléger une certaine culpabilité ?

Dans des pays ou cultures où des pratiques méditatives font partie du patrimoine, ce rien faire n’a pas la même valeur. Prendre un temps de pause, se mettre en position d’observateur peut permettre le sujet de s’apaiser, de s’écouter, de s’explorer. Ne rien faire n’est pas ne rien faire finalement. Nous faisons quelque chose mais ce quelque chose n’est pas tangible, quantifiable, mesurable.

En parallèle, l’astrologie et ma curiosité pour la médecine traditionnelle chinoise invite à réfléchir aussi en terme de cycle.

Le premier cycle auquel je pense est le cycle des saisons. Notre société et notre rythme biologique ne respectent plus du tout ce cycle naturel qui a longtemps régi l’organisation des sociétés. Le travail était rythmé en fonction de la longueur des journées en terme de lumière. L’automne et l’hiver étaient des périodes plus calmes et propices au repos. La Nature elle-même se met en mode pause. Le printemps et l’été sont les moments les plus actifs, nous plantons pour récolter le maximum au temps des moissons afin de faire des réserves pour l’hiver justement. Paradoxalement, nous prenons nos vacances principalement en été alors que c’est le moment qui devrait finalement être le plus actif en terme d’énergies. Évidemment, j’aime profite du soleil et passer en mode farniente. Néanmoins, cette perspective amène d’autres pistes de réflexion.

L’astrologie enseigne que les planètes ont un cycle avec des phases ascendantes et descendantes. Ces dernières influent sur notre niveau d’énergie et peuvent avoir des répercussions sur notre niveau de « productivité ». Certaines personnes vont être sensibles à ce qui est de l’ordre de l’imperceptible.

Un dernier cycle que je souhaite mentionner est le cycle des menstruations chez les femmes. Ce cycle se divise en plusieurs phases et les femmes ne sont plus du tout à l’écoute de leur cycle. La société leur a-t-elle jamais permis d’écouter ce qui se passe à l’intérieur d’elle-même ? Dans leur sexe ? Cet endroit mystérieux que la psychanalyse a longtemps appelé « continent noir » (et qui n’a pas encore complètement disparu).

Finalement, ne rien faire peut aussi être un moment d’écoute et de respect de ses limites.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce comportement ?

La procrastination peut devenir un problème lorsqu’elle paralyse/invalide le sujet, est source de souffrance et l’empêche de vivre la vie comme il ou elle le souhaite. J’appréhende personnellement la procrastination comme un symptôme, et non comme une pathologie (cf. paragraphe définition), alors je poursuivrai avec ce point de vue en question.

En fonction de chacun, les origines de ce symptôme peuvent être multiples. En psychologie, il est difficile de faire des généralités et je perçois ce métier par une succession de cas par cas. Nous touchons l’unique et l’histoire de chacun. Néanmoins, pour cet article, je vais devoir parler de concepts plus globaux.

La procrastination s’observe souvent dans les cas où l’estime de soi et le narcissisme sont fragiles. Le sujet repousse par peur de l’échec, du jugement, etc. Généralement, la dévalorisation qu’ils ont d’eux-mêmes les empêchent d’essayer. Notons que notre langage peut aussi être lourd de sens. J’ai volontairement utiliser l’expression « la peur de l’échec »…Voici encore une expression qui en dit long. Parce que le résultat d’une action n’est pas celui escompté, il s’agit d’un échec. Ne pouvons-nous pas parler d’expérience. Évidemment, ci celles-ci sont consécutivement des expériences avec une valence négative, cela n’encourage pas le sujet à poursuivre. Néanmoins, en psychanalyse, lorsqu’il y a répétition, cela est un signal d’alarme. Qu’est-ce que ces situations ont en commun et qu’est-ce que mon inconscient essaie de me dire ? L’auto-sabotage, la peur de réussir ou de faire mieux que ses parents par exemple peuvent être des réponses à cette question chez certains sujets.

La procrastination s’observe régulièrement chez les les personnes qui ont des tendances dépressives, qui est souvent associée à la mésestime de soi. Ces sujets sont souvent démotivées, pessimistes quant aux résultats de leur efforts et renoncent donc dès la première difficulté.

Puis, le symptôme va s’installer, « les mauvaises habitudes » s’aggravent et s’auto-entretiennent renforçant la mauvaise image que la personne a d’elle-même. C’est comme ça que nous nous retrouvons coincer dans un cercle vicieux.

Les types de prise en charge ?

L’approche la plus courante est les Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC) avec des mises en pratique et des restructurations cognitives comme par exemple, faire des plannings, des bilons, se pencher sur les déclencheurs de l’inertie, les actions parasites et/ou chronophage. Dans certains cas, ces approches peuvent se révéler efficaces. Dans d’autres, nous pouvons observer un déplacement du symptôme ou sa réapparition.

J’appréhende cette problématique avec une vision plus hybride. Le sujet, le patient qui vient rencontrer le psychologue a cette demande concrète d’en finir avec sa procrastination. Il faut bien lui donner quelque chose de concret sur lequel il peut faire ses dents (l’humour est parfait pour dédramatiser !) tout en allant chercher l’origine du symptôme dans l’histoire de la personne. Il est nécessaire d’explorer les mémoires, le parcours de chacun pour en venir à une compréhension et une prise en charge plus fine. Alors, effectivement, le thérapeute se doit de co-construire avec le patient des outils, techniques dans le quotidien qui pourront s’intégrer progressivement dans sa vie afin de supporter un changement plus profond. Faire un planning oui, mais quel type de planning parlera au sujet ? Je pense aussi qu’il est important de décomposer les objectifs en sous-objectifs avec parfois un phénomène de récompenses. Pour vous donner des exemples concrets, « je veux perdre 30 kilos »…peut couper le souffle et empêcher la personne à démarrer son action. Se proposer des paliers de 3 ou 5 kilos à atteindre est beaucoup plus tolérable pour l’esprit et permet de s’atteler à la tâche. Il s’agit d’initier un changement étape par étape. Nous ne pouvons pas être sur tous les fronts à la fois. Nous sommes humain et il faut pouvoir connaître ses limites. Cela ne nous empêchera pas de sortir de notre zone de confort pour tenter de nouvelles expériences.

Arrêtons de penser en terme de combat, de lutte. Je pense qu’il est important de s’autoriser à essayer et porter un autre regard sur nous-mêmes. Penser peut-être moins en terme de performance mais plutôt en terme de bienveillance. La réassurance, le fait de se sentir en sécurité est également une condition sine qua none à la transformation. Qu’est-ce qui a amené la personne à fonctionner sur un mode d’économie alors que même notre corps, cette incroyable machine travaille tous les jours à faire que nous puissions vivre en nous permettant de respirer, à nos organes de fonctionner, etc. ?

Alors, prenons une profonde inspiration, mettons nous en mouvement pour que lors de l’expiration nous soyons dans un temps de récupération. Procrastinons avec modération !

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